Rencontre de Sartre avec Giacometti

 

 

 

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La relation avec Alberto Giacometti débute par une interrogation, se poursuit par une méprise, et se termine par un malentendu, le tout entrecoupé d’une réelle amitié : «  Il y avait entre Sartre et lui une affinité plus profonde : ils avaient tout misé, l’un sur la littérature, l’autre sur l’art ; impossible de décider lequel était le plus maniaque » témoigne Simone de Beauvoir[1]. Ils l’avaient déjà remarqué au Dôme en 1936 : « Nous étions particulièrement intrigués par un homme au beau visage raboteux, à la chevelure hirsute, aux yeux avides, qui vagabondait toutes les nuits sur le trottoir, en solitaire ou accompagné d’une très jolie femme ; il avait l’air à la fois solide comme un rocher et plus libre qu’un elfe : c’était trop »[2]. Mais ils ne feront sa connaissance qu’en mars 1941 chez Lipp par l’intermédiaire de Nathalie Sorokine (ou Lise Oblanoff), une ancienne élève de Simone de Beauvoir. L’image que celle-ci en donne à Beauvoir est au départ peu flatteuse : « Elle disait qu’il n’était pas intelligent : elle lui avait demandé s’il aimait Descartes, et il avait répondu de travers ; elle avait donc décidé qu’il l’ennuyait ; mais il lui offrait au Dôme des dîners qu’elle trouvait fabuleux »[3]. Sartre et Beauvoir ne tarderont pas à comprendre la méprise de Sorokine sur l’intelligence de Giacometti : simplement, « il allait droit aux choses et les assiégeait avec une infinie patience ; parfois il jouait de bonheur et les retournait comme un gant »[4]. D’ailleurs Sartre reconnaîtra plus tard dans un entretien qu’il « était quelqu’un de beaucoup plus complexe » que ce qu’il en a dit[5]. Lorsqu’au printemps 1941 il rencontre l’homme qui, selon lui, parvient à peindre le vide, Sartre vient juste d’être libéré du camp de prisonnier de Trèves, en se faisant passer pour un civil, et souffre de crises d’agoraphobie suite à son séjour en captivité. Giacometti, en septembre de la même année, se retrouve bloqué en Suisse par les événements ; Sartre ne le reverra qu’à son retour à Paris à partir de septembre 1945 ; il conduira régulièrement certains de ses élèves dans son atelier, rue Hippolyte-Maindron[6], dînera avec lui pratiquement une fois par semaine, ce qui témoigne d’une amitié aussi profonde que celle qu’il a pu entretenir avec Michel Leiris ou Jean Genet[7]. Ce dernier posera pour lui et consacrera en 1957 un récit, « L’atelier d’Alberto Giacometti »[8], que Picasso jugera être le meilleur essai sur l’art qu’il ait jamais lu. Quelques années plus tard, Sartre se laisse lui aussi brosser le portrait par Giacometti : « Un jour qu’il avait entrepris de me dessiner, Giacometti s’étonnait : « quelle densité, disait-il, quelle ligne de force ! »[9]. Mais c’est à l’occasion d’une exposition de ses sculptures à la galerie Pierre Matisse de New York, qu’il écrit un article intitulé « La Recherche de l’absolu »[10] ; le titre est emprunté au roman de Balzac et inaugure la série des essais poétiques sur Giacometti, qui feront florès dans les années 50, d’Aragon à Leiris, en passant par Francis Ponge : serait-ce qu’il faut comparer le sculpteur à ce héros, Balthazar Claës, rongé par sa quête d’idéal ? L’idée se confirme en 1954, à l’occasion d’une exposition à la galerie Maeght, du 14 mai au 15 juin : Sartre s’intéresse cette fois à ses peintures et rédige un nouvel article dans la revue de cette même galerie, « Derrière le miroir »[11] ; l’ouvrage sera désigné comme l’un des meilleurs textes parus en France cette année-là. L’article, intitulé « Les peintures de Giacometti », sera également la seule publication sartrienne non politique de l’année[12]. Après avoir souligné la présence matérielle des sculptures dans la précédente, le texte confirme le sentiment d’échec répété de l’artiste et célèbre la peinture du vide, le retour au « moment de la création ex nihilo »[13] ; il y a de la sculpture à la peinture le même rapport d’antithèse que de l’être au néant, de la matière à la distance, ou de la promiscuité à la solitude. Les deux articles n’en demeurent pas moins inséparables, constituant non seulement les deux visages d’un même artiste, qui peint en sculpteur et sculpte en peintre, mais aussi le recto et le verso d’une même préoccupation : comment sculpter ou peindre sans pétrifier ou figer ?[14] De ce fait, Giacometti réalise en art ce que Sartre cherche à faire en philosophie : faire exister des hommes et des femmes comme des totalités absentes, tout en nous les rendant présentes[15]. Mais ce fut, à n’en pas douter, l’incident relaté dans Les Mots, dont Sartre donne une interprétation très personnelle, qui gâcha leur amitié : Giacometti n’aurait pas été d’accord avec cette libre adaptation de l’anecdote, proche selon lui de l’affabulation[16].


[1] La Force de l’âge, Folio, Gallimard, Paris 1986 (abrégé FA) p. 557 ; les allusions à Giacometti dans les mémoires de Simone de Beauvoir sont fréquentes : FA p. 321, 556-560 ; idem dans La Force des choses, Folio, Gallimard, Paris, 1972, en deux tomes (abrégés FCI et FCII) :  FCI p. 106, 135, 141, 231, 347 ; FCII p. 135, 415, 444.

[2] Ibid.. p. 321.

[3] FA p. 556.

[4] Ibid. p. 557.

[5] « Penser l’art », Essais sur Sartre, Galilée, Paris, 1989, (abrégé ES), p. 233.

[6] Cf la biographie de Annie Cohen-Solal, Sartre, op.cit. p 355.

[7] Cf  Entretiens avec Jean-Paul Sartre, S. de Beauvoir, Folio, Gallimard, Paris1987, p. 385-386 : « - Il y  a eu deux personnes avec qui vous avez été assez chaleureusement lié, c’était Giacometti et Genet ; je crois que ce sont les personnes avec qui, après guerre, vous avez été le plus chaleureusement lié. Pourquoi ? – Eh bien, en tout cas, il y a une chose commune aux deux ; ils étaient excellents, l’un dans la sculpture, la peinture, et l’autre dans la littérature ; certainement c’était parmi les gens les plus importants de ce point de vue que j’ai connus. Giacometti, on se voyait à dîner, en général une fois par semaine, à peu près. On dînait dans les restaurants en 45, 46, un peu n’importe où. Et on parlait, un peu de tout. »

[8] Cf Jean Genet, L’Atelier d’Alberto Giacometti, L’Arbalète, 1958.

[9] Cf « Les Peintures de Giacometti «, Situations IV,  Gallimard, Paris, 1964, (abrégé PG, SIT IV), p. 354 ; Cf Ill. 47.

[10] Lequel (abrégé RAB) paraît dans Les Temps modernes  en janvier 1948 et sera repris en 1949 dans Situations III (abrégé SIT III), au côté des « Mobiles de Calder ».

[11] Il sera repris en 1964 dans Situations IV (abrégé SIT IV), dont le sous-titre, « Portraits », et la bande publicitaire, « Littérature et peinture », témoignent de la teneur exclusivement esthétique du volume, en dehors des deux textes consacrés à Camus et Merleau-Ponty. 

[12] Denis Bertholet commente ainsi : « Heureux peintre. Depuis des années, il n’est plus arrivé que Sartre parle de quelque objet que ce soit sans y introduire la lutte des classes, de gré ou de force. Il a conservé sa fraîcheur de bon et de vrai critique d’art. Il regarde », Coll. Tempus, Perrin, Paris, 2005, p. 369.

[13] PG, SIT IV p. 354. Cf Ill. 50 à 52.

[14] Cf G.H. Bauer : « Sartre considère que la stylisation de Giacometti trouve son origine dans la peinture » Sartre and the Artist, University of Chicago Press, Chicago 1969, p. 147 ; ouvrage traduit par nos soins sous le titre Sartre et l’artiste dans le cadre de cette thèse et paru en novembre 2008 à la librairie numérique numilog.com.

[15] « Giacometti est peut-être l’homme que Sartre admire le plus. Il a réalisé, dans son domaine, ce qu’il poursuit dans le sien. (…) Le rêve : trouver et exprimer la forme concrète de l’homme » commente Denis Bertholet, op.cit. p. 313. C’est pourquoi il fait allusion à l’artiste plusieurs fois dans ses écrits : il se souvient probablement d’une discussion avec lui lorsque, dans « Saint Marc et son double », il réfléchit sur le rapport du peintre à l’espace : « Malade et couché, Giacometti regardait une chaise : ce siège, autrefois supporté par le plancher, poussait quatre appendices de bois jusqu’au sol et ne le touchait pas ; il retrouva sa lourdeur massive dès que Giacometti se leva », « Saint Marc et son double », Revue Obliques, « Sartre et les arts », 1981 (abrégé SMD) § 19, p. 175.

[16]« Il y a plus de vingt ans, un soir qu’il traversait la place d’Italie, Giacometti fut renversé par une auto. Blessé, la jambe tordue, dans l’évanouissement lucide où il était tombé, il ressentit d’abord une espèce de joie : « Enfin quelque chose m’arrive ! » Je connais son radicalisme : il attendait le pire ; cette vie qu’il aimait au point de n’en souhaiter aucune autre, elle était bousculée, brisée peut-être par la stupide violence du hasard : « Donc, se disait-il, je n’étais pas fait pour sculpter, pas même pour vivre ; je n’étais fait pour rien ». Ce qui l’exaltait c’était l’ordre menaçant des causes tout à coup démasqué et de fixer sur les lumière de la ville, sur les hommes, sur son propre corps plaqué dans la boue le regard pétrifiant d’un cataclysme : pour un sculpteur le règne minéral n’est jamais loin. J’admire cette volonté de tout accueillir. Si l’on aime les surprises il faut les aimer jusque-là, jusqu’à ces rares fulgurations qui révèlent aux amateurs que la terre n’est pas faite pour eux » Les Mots, Gallimard, Paris, 1964 (abrégé MO), p. 194-195. Pour de plus amples détails sur cette brouille Cf  Entretiens avec Jean-Paul Sartre, S. de Beauvoir, Folio, Gallimard, Paris1987, p. 391-392 : « Giacometti, ça a été bien jusqu’aux tout derniers temps : mais à cause de cette histoire, les derniers mois il était brouillé avec moi, à peu près » ; Les Mots et autres récits autobiographiques, Pléiade, Gallimard 2010, note 115 p. 1355 ; cf James Lord, « Sartre et Giacometti, Les Mots entre deux amis », Commentaire N°31, automne 1985, p. 864-873.

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