Sartre et l’esthétique de Kant

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Certains commentateurs iront  jusqu’à reprocher son « kantisme » à Sartre dans le domaine de l’esthétique[1]. Certes, la phénoménologie de l’imaginaire considère la conscience imageante comme l’élément structurant de toute conscience, et non pas seulement comme une capacité parmi d’autres, ce qui ne correspond pas à la perspective classique et kantienne[2]. D’autre part, Sartre ne traite pas vraiment de la question de la beauté naturelle aux côtés du beau artistique comme le fera Kant ; et s’il admet être obsédé par la beauté naturelle (des autres), c’est parce qu’il est obsédé par sa propre laideur[3]. Il n’en reste pas moins que Kant contredit l’esthétique de Hegel, dans la mesure où il récuse la possibilité d’une science du beau et définit plutôt celle-ci comme une étude sur le jugement de goût, introduisant en elle l’idée de subjectivité, relativisant l’exigence de vérité et préparant par là le terrain à la modernité. De ce point de vue, Sartre entérine plutôt l’esthétique kantienne, dans la mesure où elle se démarque de l’intellectualisme classique en acceptant la dimension sensible de l’œuvre, et reste centrée sur la question de la réception artistique, c’est-à-dire sur la manière dont les œuvres d’art nous touchent[4].

            La mise en relation entre jugement de goût et jugement de valeur, lors de la conférence de 1946 consacrée à La Responsabilité de l’écrivain, sera d’ailleurs l’occasion pour Sartre d’emprunter directement à la réflexion kantienne la distinction entre l’agréable et le beau, sans pour autant le citer explicitement ; mais la similitude (si ce n’est le palimpseste) reste flagrante[5]. L’œuvre d’art serait donc un moyen de faire appel à la liberté d’autrui tout en lui demandant de porter un jugement ayant valeur d’universalité, ce qui permet encore une fois de donner comme une assise phénoménologique à un principe classique de l’esthétique kantienne. Il faut dire que celle-ci a le mérite et l’avantage de dépasser, en matière de jugement de goût, l’antinomie entre l’arbitraire des sensations et la rigidité des concepts, opérant une synthèse entre empirisme et intellectualisme : il s’agira donc d’un sentiment subjectif, mais qui se veut universalisable. Or, Sartre ne dit pas autre chose à propos de la relation entre l’écrivain et son public, réel ou fictif. Il s’amusera même à composer un pastiche kantien du questionnement de l’esthéticien sur la poésie, dans son Mallarmé : « « A quelles conditions une Poésie pure est-elle possible ? » Si l’on veut continuer le jeu, on pourra répondre à sa place : « Une Poésie pure refusera le concours de toute circonstance empirique, mais elle devra naître de la pure représentation d’elle-même comme l’acte purement moral se détermine par la simple représentation de la loi : la Poésie requiert l’autonomie de la volonté poétique. J’appelle volonté pure ou autonomie, en poésie, une volonté qui se veut universellement et absolument poétique »[6]. Tous ces textes témoignent bien d’une relative imprégnation kantienne, notamment quant au rapport entre morale et esthétique[7].


[1] Catherine Rau par exemple : « Il se laisse encombrer du poids de la vieille psychologie, par exemple l’affirmation kantienne selon laquelle les actes d’une volonté libre sont inconditionnés ou encore la notion de « pensée pure », libre d’images (…) Il se laisse également entraver par les problème d’une esthétique démodée, telle que la suppose la différence entre beauté naturelle et beauté artistique, ou la notion de finalité sans fin » « The Aesthetic views of Jean-Paul Sartre », Journal of Aesthetics and Art Criticism, 9, American Society for Aesthetics, New York, 1950-51, p. 147.

[2] Cf « Quels sont les caractères qui peuvent être conférés à la conscience du fait qu’elle est une conscience qui peut imaginer ? (…) c’est sous cette forme que nos esprits, habitués à poser les questions philosophiques dans les perspectives kantiennes, la comprendront le mieux. Mais, à vrai dire, le sens le plus profond du problème ne peut être saisi que du point de vue phénoménologique », IMGR p. 344 ; à rapprocher de ce passage de L’Imagination : « Parmi les raisons principales de ce changement, il faut citer le succès croissant du kantisme, dont Lachelier se fait en France le champion. De ce point de vue, la question que se posent les philosophes pourrait se formuler ainsi : comment concilier sur le terrain de la psychologie les exigences d’une critique de la connaissance avec les données de l’expérience » p. 28-29, et de celui-ci : « chez Kant, chez Bergson, le schème n’a jamais été qu’un truc pour rejoindre l’activité et l’unité de la pensée à la multiplicité inerte du sensible. La solution du schématisme apparaît donc comme une réponse classique à une certaine manière de formuler la question » Ibid. p. 70.

[3] Cf  les textes posthumes des Carnets de la drôle de guerre, NRF, Gallimard, Paris, 1995, (abrégé CDG) p. 525s : « Je ne sais si, un temps, je n’ai recherché la compagnie des femmes pour me décharger du poids de ma laideur (…) Je ne suis qu’un désir de beauté ».

[4] Il reprend à son compte, par exemple, la disjonction entre sensibilité et entendement, pour justifier le caractère inexprimable de l’intuition sensible : « Kant a déjà montré l’irréductible hétérogénéité de la sensation et de la pensée. Ce qui constitue l’individualité de ce bleu particulier, ici, devant moi, c’est précisément ce qui fait le caractère sensible de la sensation », IMGR p. 130 . A propos du phénomène image, Sartre concède à Kant la possibilité d’un « libre jeu de l’imagination » qui nous échapperait, mais tempère en rappelant la puissance de la volonté : « on peut identifier ces libres transformations de l’objet en image avec ce que Kant appelle, dans la Critique du Jugement, le libre jeu de l’imagination. Mais la volonté reprend vite ses droits ». Plus loin encore, il établit un rapprochement entre le caractère désintéressé de la démarche esthétique et le caractère irréel de la visée d’image : « Voilà d’où vient ce fameux désintéressement de la vision esthétique. Voilà pourquoi Kant a pu dire qu’il était indifférent que l’objet beau, saisi en tant qu’il est beau, soit pourvu ou non de l’existence » ; la notion de plaisir désintéressé, qui sous-tend toute l’esthétique kantienne, trouve ici comme un point d’appui inattendu dans la phénoménologie de l’imaginaire.

[5] Cf RE p. 24-25 / Critique de la Faculté de juger, I,1,§1, Trad. Philonenko, Vrin, Paris 1986, p. 190-191 (abrégé CFJ) : « il est poli de dire : je n’aime pas ou j’aime ce livre, parce qu’il est entendu que vous ne l’aimez pas comme vous pouvez aimer ou n’aimer pas les écrevisses ou la tomate, mais non pas : ce livre est beau ou ce livre est laid » / « En ce qui concerne l’agréable, chacun consent à ce que son jugement sur un sentiment particulier et par lequel il affirme qu’un objet lui plait, soit restreint à une seule personne » ou encore : « si vous dîtes : ce livre est beau, cela veut dire : je tiens pour coupables les gens qui ne le jugent pas beau, ou si vous préférez, j’exige de tout homme dans cette communauté à laquelle j’appartiens qu’il reconnaisse ce livre comme beau. C’est cette exigence qui offense » / « quand il dit d’une chose qu’elle est belle, il attribue aux autres la même satisfaction ; il ne juge pas seulement pour lui, mais au nom de tous et parle alors de la beauté comme d’une propriété des objets ; il dit donc que la chose est belle et ne compte pas pour son jugement de satisfaction sur l’adhésion des autres parce qu’il a constaté qu’à diverses reprises leur jugement était d’accord avec le sien, mais il exige cette adhésion ».

[6] Mallarmé, la lucidité et sa face d’ombre, Arcades, Gallimard, Paris, 1986 (abrégé MAL) p.127.

[7] Ce qui n’est guère étonnant étant donné que le reste de l’œuvre de Sartre foisonne de passages évoquant la seule morale kantienne, depuis L’Etre et le Néant jusqu’aux Cahiers pour une Morale. Même s’il récuse la notion d’impératif catégorique, cf CDG p. 280 : « La morale du devoir ne m’a jamais intéressé » ; pour de plus amples précisions, voir l’article « Kant », DS p. 269-270.

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