Phénoménologie versus métaphysique ?

Toute philosophie est métaphysique (attribut) mais toute philosophie n’est pas une Métaphysique (adjectif substantivé) ; elle est métaphysique au sens  :

* étymologique (meta / physis = la suite, l’au delà de la nature) : philosopher, c’est aller au-delà des réalités physiques et naturelles, aller chercher la vérité cachée derrière les apparences ; dualisme entre l’être et le paraître qui se retrouve dans le dualisme monde sensible / monde intelligible, âme/corps de Platon à Descartes. Si seul est vrai ce qui est, càd l’être, et si la philosophie recherche le vrai, alors la philosophie cherche l’être : « il y a une science qui fait la théorie de l’être en tant qu’être, et de ce qui lui appartient par soi ». Aristote ; la philosophie rejoint la métaphysique par la médiation ontologique. Même quand elle cessera d’être métaphysique, la philosophie ne cessera pas pour autant d’être ontologique. Relire Métaphysique A, &2 « Nature de la philosophie ».

* historique : traditionnellement, à son origine, la philosophie ne se distingue pas tellement de la métaphysique, si on définit celle-ci comme la discipline philosophique particulière qui se propose pour objet la recherche et la connaissance de la vérité ; c’est seulement assez tardivement, lorsque se détacheront distinctement de la métaphysique la philosophie morale et politique (17ème), l’esthétique (18-19ème), puis la phénoménologie (20ème) qu’on pourra considérer que toute philosophie n’est pas métaphysique. C’est Adronicus de Rhodes, éditeur de la « Métaphysique » d’Aristote au 3ème siècle ap JC, qui désigne ainsi certains volumes sans titres : le titre est alors seulement classificatoire, indiquant qu’ils se situent à la suite de la Physique. On est donc passé du sens classificatoire (après) au sens philosophique (au-dessus), ce qui est métaphysique désignant alors le supra sensible, qui est le fondement premier et ultime du  sensible.

* zététique ( de dzetein= chercher) : A cet égard, la philosophie peut être dite métaphysique car elle se distingue de toute science particulière : elle plaide une cause désintéressée et ne se limite pas à un domaine ; inclassable sans être inqualifiable pour autant, c’est la science des sciences, la science première, parce qu’elle est capable de s’interroger elle-même ainsi que toutes les autres sciences. En ce sens, la démarche philosophique est zététique (de “ dzetein ” : rechercher) : elle ne fournit pas un contenu de connaissances déjà constitué que nous aurions à apprendre, elle n’enseigne rigoureusement rien, puisqu’elle tire toute sa valeur de la qualité des questions qu’elle se pose. Il ne s’agit pas d’une connaissance du premier degré, mais du second degré : c’est une réflexion sur la connaissance elle-même, un savoir du savoir où l’esprit met en question les connaissances qu’il possède ou qu’il croyait posséder. Une telle « science » (plutôt un art) est précisément universelle parce qu’elle est indéterminée dans son contenu. Se questionner sur les fondements, sur le pourquoi des phénomènes, l’être (son contenu immuable / causalité finale), c’est plus et autre chose que de se questionner sur le comment, le fonctionnement des phénomènes (leur contenu renouvelable / causalité immanente des sciences). La philosophie ne vit donc que par l’impossible, l’inconnu qu’elle porte en elle et auquel elle se confronte volontairement : l’impossibilité de tout savoir. Philosopher, c’est penser plus loin qu’on ne sait. CF Relire Kant, CRP , Definition des idées transcendantales, p 270 ; Définition des trois Idées transcendantales indécidables p 273-274 : la nature de l’âme (unité du sujet pensant / psychologie) ; le commencement du monde (unité de la condition des phénomènes) / cosmologie) ; l’existence de Dieu ( unité de condition de tous les objets / théologie). ; Sur l’usage régulateur des Idées p 452-454.

Mais la philosophie ne saurait se réduire à une Métaphysique, car :

* Le risque inhérent à toute métaphysique est celui de la réduction de la métaphysique à la théologie : il peut y avoir identification de l’être à l’essence divine (succès des onto-théologies au moyen âge), seul celui qui est tout pouvant atteindre le tout de l’être ; l’être ne serait que l’essence de Dieu et ne serait plus extensible aux autres créatures ou êtres. Remonter aux principes premiers de toute choses reviendra alors à remonter dans la série des causes à une cause première qui n’est pas causée par autre chose qu’elle-même, une « causa sui » qui ne dépend de rien d’autre mais dont tout le reste dépend. Or, l’idée de Dieu est un postulat à propos duquel il faut renoncer à penser pour y adhérer , et établir un lien entre l’existence de Dieu et l’essence des choses présuppose le dogme de la création. C’est un peu la fin de la philosophie puisque la réflexion cède la place à la croyance, le savoir à la foi, la vérité rationnelle à la vérité révélée, l’incertitude intellectuelle cède le pas à la certitude religieuse. Cf le pyrrhonisme catholique de Pascal (« Nous avons une impuissance de prouver, invincible à tout le dogmatisme ; nous avons une idée de la vérité, invincible à tout le pyrrhonisme » Pens. VIII, 9, éd. HAVET.) ou Montaigne (« Finalement il n’y a aucune constante existence, ni de notre être, ni de celui des objets. Et nous, et notre jugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans cesse…Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d’espérer enjamber plus que de l’étendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux…[l’homme] s’élèvera, abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et soulever par les moyens purement célestes. C’est à notre foi chrétienne, non à sa vertu stoïque de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose ”(Essais, II,12, Apologie de Raymond Sebond p 679) où le doute, paradoxalement, conduit à un rejet de la raison et à un retour à la foi. Qui plus est, il y a des êtres et non simplement de l’être à penser : comment penser cette pluralité à partir d’un être unique et à part, toujours identique à lui-même ? Il n’y a pas de place en Dieu pour la raison (preuves de l’existence de Dieu insatisfaisantes, comme celles de son inexistence ; cf 4ème antinomie de la raison pure, retour sur l’argument ontologique de St Anselme /Descartes : Dieu est un être parfait /L’existence est une perfection. /Dieu a pour propriété l’existence ) ni pour l’altérité (l’infinité du même ne saurait englober ce qui est indéfiniment autre, les êtres). CF Kant CRP p 352s

* L’ancienne métaphysique ne saurait être dialectique : non seulement elle procède par déduction logique des concepts de l’entendement (reposant sur le principe de non contradiction) alors que la dialectique repose sur une succession de moments contradictoires, mais aussi elle se contente d’être contemplative alors que la dialectique modifie ce qu’elle connaît, elle n’abandonne pas l’être à ce qu’il est, elle n’a rien d’ontologique car elle ne fige pas son objet pour contempler son être tel qu’il est en lui-même ; or, la raison ne peut pas ne pas être dialectique à partir du moment où elle pose en face d’elle un objet comme différent d’elle. D’ailleurs si tout a un raison d’être (principe de raison suffisante chez Leibniz), alors chaque chose est fondée par autre chose qu’elle-même, donc donner la raison d’une chose c’est nécessairement dialectiser. La raison qui cherche des raisons d’être aux choses est dialectique ou bien n’est pas.

* La métaphysique semble être devenue incompatible avec la  phénoménologie : elle repose sur le postulat que l’être est caché derrière les phénomènes et que l’homme doit effectuer un saut pour passer du paraître à l’être. Mas déjà Kant souligne l’ambition démesurée d’une raison qui prétendrait transcender ce qui se donne à nous : nous ne pouvons connaître que des apparences, et ce dans les limites de l’entendement humain, ce serait une illusion transcendantale de croire que l’on peut accéder à la chose en soi derrière le phénomène : le phénomène est la manifestation d’une chose en soi inaccessible (cf CRP p 216-217 : Noumène/phénomène : l’entendement, « c’est le pays de la vérité entouré d’une océan vaste et orageux, véritable empire de l’illusion, où maints brouillards épais, des bancs de glace sans résistance et sur le point de fondre offrent l’aspect trompeur des terres nouvelles, attirent sans cesse par de vaines espérances le navigateur qui rêve de découvertes et l’engage dans des aventures auxquelles il ne sait jamais se refuser et que cepdt il ne peut jamais mener à fin » : rare moment poétique chez Kant !). Ainsi la dualité kantienne entre chose en soi et phénomène tout à la fois rend impossible et prépare la phénoménologie : elle la rend impossible car la philosophie kantienne  fait le pari d’une profondeur inaccessible, nous ne serions alors que des « hallucinés de l’arrière monde » comme dira Nietzsche ; il n’y a pas de chose en soi connaissable ou objet d’expérience possible, car cela reviendrait à imaginer le monde sans moi, ce qui présuppose déjà un moi qui imagine ; mais elle la prépare car pour qu’il y ait retour de l’être dans le phénomène, il a d’abord fallu constater leur séparation, isoler les concepts ; le monisme (le fait qu’ils ne fassent qu’un) est second ; de plus, il y a bien une résistance de l’être qui, si il se révèle dans l’apparaître, ne se résorbe pas pour autant dans ma conscience ; il faudra se demander si la totalité de l’être peut être donnée dans le phénomène. Le paradoxe est donc que sans admettre la chose en soi, on ne peut entrer dans le système kantien, et si on accepte la chose en soi comme objet de connaissance ou d’expérience  possible, on en sort …

La question phénoménologique sera donc la suivante : le phénomène ne nous dit-il pas toujours déjà tout ce qu’il y a à savoir sur la chose même, sur l’être des choses ? L’expérience que la conscience fait du monde phénoménal n’a-t-elle pas toujours déjà une portée ontologique ? Comment la conscience et la liberté humaine se rapportent-t-elles à l’être du phénomène, càd à la réalité ?

Remarque : Pour Sartre, la question métaphysique, qui consiste à se demander pourquoi il y a de l’être, est absurde, c’est une sorte de pétition de principe, qui présuppose ce qu’elle est censée poser : « tous les pourquoi sont postérieurs à l’être et le supposent », car non seulement la métaphysique présuppose un être qui interroge l’être (le pour soi interrogeant l’en soi ou le noumène inaccessibles, il fait bien que je sois là pour le faire) mais aussi, du même coup, la priorité du néant sur l’être, « alors que nous avons démontré la priorité  de l’être sur le néant » (EN, CL,p 683) (car en métaphysique il n’y a d’abord rien puis slt quelque chose, la question ultime étant : pourquoi y a-t-il qqchose plutot que rien ? alors qu’en phéno le néant va surgir d’une fissure, d’une implosion de l’être). Ainsi la métaphysique, qui se réduit à forger des hypothèses sur l’origine des choses, est un peu à l’ontologie ce que l’histoire (recherche des causes, explication d’un événement) est à la sociologie (description des faits, des structures d’un être) : la métaphysique tente d’expliquer les causes (qui nous dépassent) de l’univers (en amont); l’ontologie tente de décrire l’être même de l’univers (en face). Le pour soi a le droit de se retourner et de se questionner sur ses origines, mais ni la métaphysique (on remonte à des causes premières elles-mêmes injustifiables ou indémontrables) ni l’ontologie (qui décrit slt ce qu’elle voit) ne lui répondront. A cet égard nous pouvons en déduire que : seule l’ontologie est compatible avec la phéno / seule une analyse de la nature de la conscience humaine et de son rapport au monde peut nous aider à mieux cerner si il y a un être des choses et si nous pouvons le connaître.


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