La haine de Titien

 

 La haine de Titien titienpresen

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De haut en bas : « Présentation de la Vierge au temple » (1534-38) et « Le Marquis de Vasto s’adressant à ses troupes » (1539-41) de Titien

Tout part d’une malédiction … Selon une anecdote rapportée par Vasari en 1567, raconte Sartre, « aux environs de 1530, le jeune garçon entre dans l’atelier du Titien en qualité d’apprenti, mais au bout de quelques jours, l’illustre quinquagénaire lui découvre du génie et le fout à la porte. (…) C’est la première fois qu’une enfance maudite figure dans la légende dorée des peintres italiens » (« Le Séquestré de Venise » p. 292). Ce rejet aurait poursuivi le Tintoret toute sa vie durant, l’obligeant à vivre à l’ombre du Titien.

 Or, lors de sa première visite du Prado, Sartre réagit face aux reproches que lui fait Beauvoir à propos de son admiration pour Guido Reni : « je l’avais vivement attaqué et il avait battu en retraite » ; première réaction qui va se cristalliser dans une seconde, celle qu’il dirigera désormais contre Titien, que Simone de Beauvoir admire : « Je restais volontiers plantée devant les toiles du Titien. Sur ce point Sartre fut tout de suite radical : il s’en détournait avec dégoût. Je lui dis qu’il exagérait, que c’était quand même fameusement bien peint. « Et après ? » me répondit-il ; et il ajoutait « Titien c’est de l’opéra » (…) Par réaction contre Guido Reni, il n’admettait plus qu’un tableau sacrifiât au geste ni à l’expression ». Sartre finit donc par reprocher à Guido Reni une attitude dans laquelle il se complaisait lui-même au départ, parce qu’il en a pris conscience sous le regard réprobateur de Beauvoir[1]. Autrement dit, son propre penchant pour la représentation du mal et son goût de la mise en scène dramatique lui apparaissent de manière si éclatante qu’il développe une défiance récurrente vis-à-vis des images du pouvoir et une aversion profonde pour Titien : Sartre poursuivra désormais « d’une haine vigilante tous les peintres en qui il lui sembl[e] reconnaître les erreurs de Guido Reni », autant dire les siennes propres. 

La peinture de Titien semble, il est vrai, en matière de lévitation et de coloration, avoir atteint le plus haut niveau ; mais, malgré ce miracle permanent, elle donne, par ses effets de matière, une fausse impression de proximité sensuelle et « étouffe sous les fleurs » ou « se nie par sa propre perfection »[1]. Sartre n’avait-il pas défini le peintre du dimanche comme cet amateur qui fait du coloriage, « qui barbouille des toiles le dimanche comme on pêche à la ligne »[2] ? Sans aller jusque là, les couleurs du Titien ont un pouvoir antalgique et donnent l’illusion de vivre dans le meilleur des mondes possibles : « La discorde n’est qu’une apparence, les pires ennemis sont secrètement réconciliés par les couleurs de leurs manteaux. La violence? Un ballet dansé sans trop de conviction par de faux durs aux tendres barbes de laine : voilà les guerres justifiées. L’art du peintre touche à l’apologétique, devient théodicée : la souffrance, l’injustice, le mal n’existent pas ; le péché mortel non plus »[3]. Le pouvoir dissolvant de la couleur gomme les reliefs et participe ainsi de la fuite en avant vers une peinture impersonnelle, travail lisse et léché, que le peintre n’habite plus : on nous ouvre une porte, mais c’est pour nous signifier que « Monsieur est sorti », car « on entre dans un tableau désert, on marche au milieu des fleurs, sous un juste soleil, le propriétaire est mort »[4].


[1] SQV, SIT IV p. 311.

[2] CL p. 474.

[3] SQV, SITV p. 339 ; Cf Ill. 39.

[4] SQV, SIT IV p. 340.

 

 

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