Une perceptite aigüe

Une perceptite aigüe sartrefumer-236x300

Roquentin souffre d’une perceptite aigüe : trop de perception et pas assez d’imagination pour se desengluer de Bouville, la ville où il s’embourbe… « La Nausée » a précisément pour but d’« exprimer sous forme littéraire des vérités et des sentiments métaphysiques » : c’est une description presque naturaliste (observer, noter, classer, banalité d’une vie où il n’arrive presque rien) sauf que l’écrivain naturaliste lui choisit les détails, de façon presque artificielle parfois, là où Roquentin (anti-héros revenu de toutes ses aventures) subit la réalité qu’il décrit, ce qui lui permet d’accéder à une réalité plus dépouillée, plus brute, un simple « il y a » (d’où la multiplication des formules neutres).

Tous les repères vitaux habituels ayant été balayés, il ne reste que les choses dans le simple fait qu’elles sont là, et cette présence touche au néant : paradoxalement elles en deviennent presque envahissantes et prennent une importance démesurée, puisqu’elles ne sont plus réduites à une utilité quelconque, ni relégués au statut de moyen d’autre chose ni rangées sous des étiquettes : l’être de la chose (cette fourchette, cette poignée de porte, cette racine de maronnier) devient une fin en soi à la fois pesante et inaccessible, donc source d’angoisse. Le choix du genre du journal insiste déjà sur la contingence, puisqu’on additionne des réflexions les unes aux autres, au hasard du vécu, sans être tenu de se diriger vers une fin (tout récit romanesque est finalisé, a une dimension téléologique). Il y a ensuite comme un débordement des choses qui se métamorphosent, la perception devient alors fantastique (racines du marronnier devenant griffes etc).

Mais à travers cet échec de la saisie du sens des choses se dessine déjà le chemin de l’être puisque la nausée permet d’accéder à un monde nu, sans fioritures, sans artifices. Le sentiment de la contingence et du non-sens n’est pas autre chose que le symptôme psychologique d’une expérience trop directe du réel, sans médiation cognitive ou prédicative. La « légende de la contingence » à en croire un carnet de genèse de la Nausée était la suivante : « Dieu avait sorti le monde du four et il a trouvé qu’il n’était pas assez cuit. Il allait le remettre au four quand il a butté et le monde a roulé hors de ses mains » : un accident qui a mis tout le monde dans le pétrin… ; faire l’expérience de la contingence, ce sera retrouver cet engluement dans la pâte, le visqueux des choses qui n’ont aucune raison d’être et éprouver le sentiment d’être de trop. Il y a bien un questionnement métaphysique (pourquoi y  a-t-il qqchose plutôt que rien ?) mais la réponse est anti-métaphysique, fidèle en cela à la mort de Dieu annoncée par Nietzsche (le meurtre de Dieu est la condition de l’avènement de l’homme), puisqu’on répond par la contingence absolue à la question de la nécessité absolue: « l’essentiel c’est la contingence ». Il n’en existe pas moins un nécessité de la contingence : c’est le seul absolu qui soit, on ne peut pas ne pas l’éprouver. Décrire la réalité phénoménale, c’est donc éprouver nécessairement la contingence de l’être là comme une donnée brute et pesante, qui dégénère parfois en grotesque lorsqu’elle s’étale et déborde.

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