« Vous avez toute mon estime » ou l’incertitude des signes

La passion amoureuse est selon Barthes, dans les excellents « Fragments d’un discours amoureux« , une des manifestations de l’arbitraire des signes : un même regard, une même parole, ou une même absence de regard ou de parole, peuvent être compris comme une preuve d’amour ou de désamour. La quête du signe en tant que substitut de la preuve (précisément parce qu’elle n’existe que dans la conscience transcendante de l’autre) est impossible à satisfaire, puisque ce que je cherche est inaccessible, voire inexistant. C’est encore une fois la vérité du désir et non le désir de vérité qui gouverne notre interprétation. Il faut absolument que les choses signifient par rapport à moi : qu’elles ne signifient rien provoquerait comme une blessure narcissique.

L’interprétation, contrairement à l’explication, qui énonce la loi selon laquelle un effet suit nécessairement une cause, nous place face à la pluralité des raisons pour lesquelles un phénomène se manifeste : une même cause peut produire une multiplicité d’effets contraires ou inversement plusieurs causes peuvent produire des effets contradictoires…. Telle est la logique du passionné de jeu, qui souffre d’addiction : il se tient un raisonnement à lui-même du type : si je gagne, je rejoue (il faut profter de la manne!) ; si je perds, je rejoue ; en fait la décision est déjà prise avant de faire mine de raisonner et de délibérer, le raisonnement servant de caution logique au désir passionnel ; les jeux sont faits avant même de prendre la décision de rejouer …

De même l’Octave de Stendhal interprète la phrase prononcée par la jeune fille qu’il aime : « vous avez toute mon estime »,  tantôt comme signe d’amour (un retour à l’intimité passée ???) ou de désamour (une formule de politesse pour l’éconduire gentiment, par indifférence bienveillante ???) selon l’espoir ou le désespoir qui l’animent ; de même, Barthes, faisant probablement allusion à une expérience personnelle, cite le cas de l’amoureux qui tout à la fois s’étonne et s’inquiète de ce que l’autre soit sorti en pleine nuit pour ne revenir que quatre heures après, car l’amoureux est selon lui, par essence, celui qui, fatalement, attend l’autre ; il se dit alors :  »c’est bien normal de sortir faire un tour quand on fait de l’insomnie… » ; puis :  » c’est tout de même étrange de sortir sans raison en pleine nuit et de s’absenter quatre heures durant… », alternant l’excuse complaisante et l’angoisse d’abandon. Il en conclue qu’il n’y a pas de systèmes de signes sûrs ni de preuves d’amour car  » n’importe qui peut en produire de fausses ou d’incertaines  » .

Ceci explique peut-être, ajoute-t-il, le fait que nous nous réfugions sans cesse dans des formules toutes faites du type  »je t’aime », qui permettent d’arracher à l’autre la formule de ses sentiments et de compenser l’incertitude quant à notre propre valeur/certitude. Les déclarations, d’amour comme de principes, tiendraient lieu de palliatifs à l’incertitude des signes provenant d’autrui … Pour autant, il ne serait pas nécessairement souhaitable de fournir des preuves logiques ou empiriques de l’amour ressenti : après tout, ni l’amour ni le désamour ne se décrètent et ne s’expliquent rationnellement ; chercher des démonstrations de l’amour reviendrait donc à le relativiser càd à le soumettre à d’autres exigences que les siennes propres, lequelles devraient lui suffire largement …

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