Le Soliditaire

 Le Soliditaire 1001-camus

La nouvelle « Jonas ou l’artiste au travail » dans « L’exil et le royaume » de Camus raconte l’histoire d’un artiste faisant l’expérience d’un succès soudain, de plus en plus insupportable, provoquant sa solitude ; l’art peut-il résister au succès à partir du moment où il peut donner à l’artiste l’impression d’avoir comblé un vide, d’être arrivé quelque part, donc de ne plus désirer autre chose, dans la mesure où il risque un nivellement par le bas se répercutant sur son propre travail ? La difficulté de trouver une place sociale par la peinture s’illustre d’abord par la difficulté de trouver un espace pour le peintre à l’intérieur du petit appartement familial : cette nouvelle est l’histoire d’un deménagement permanent où petit à petit l’espace du peintre grignote l’espace de la famille et du couple ; le succès l’éloigne encore plus d’eux : « privé d’eux il ne retrouverait plus que vide et solitude . Il les aimait autant que sa peinture parce que, seul dans le monde, ils étaient aussi vivants qu’elle ». Il travaille de moins en moins bien et perd le désir de peindre : « « j’aime peindre, se disait il encore [ comme pour se convaincre lui même] et la main qui tenait le pinceau pendait le long de son corps, et il écoutait une radio lointaine ». Les critiques deviennent mauvaises, l’argent vient à manquer, il ne peint plus que des ciels. Mais il croit toujours en sa bonne étoile. Peu à peu cependant, il ne peint plus rien, il devient un peintre en puissance, non en acte : « il allait peindre, c’était sur, et mieux peindre, après cette période de vide apparent ». L’alcool lui permet de retrouver la chaleur et le plaisir du travail  accompli, mais sans avoir à œuvrer : « au deuxième cognac il retrouvait en lui cette émotion poignante qui le faisait à la fois maître et serviteur du monde. Simplement il en jouissait dans le vide, les mains oisives, sans la faire passer dans une œuvre ». Il finit par se fabriquer une cabane suspendue dans son propre appartement, un perchoir à l’abri de la lumière et du bruit, attendant son jour : « il devait se saisir enfin de ce secret qui n’était pas seulement celui de l’art ». Il finit par y manger et y dormir. On le retrouve mort. A ses côtés, sa dernière toile est une toile blanche au milieu de laquelle on peut déchiffrer un mot : « solitaire » ou « solidaire »… ?

Cette chute (de l’artiste célèbre et de la nouvelle) illustre bien l’idée selon laquelle  « le monde absurde ne reçoit qu’une justification esthétique » (Camus, Carnets II, p 65) ; car si l’on cherche à créer un monde autre par le biais de l’art, c’est parce que ce monde ci ne nous suffit pas et n’a pas suffisamment de sens pour nous ; il faut donc se séparer du monde réel, être solitaire, le nier, le vomir, presque… Mais il ne s’agit pas pour autant de vivre dans une tour d’ivoire, dans une utopie (lieu de nulle part) car les réalisations artistique, résultats de la manipulation de la matière du monde, sont tangibles et s’adressent à d’autres hommes ; l’artiste se doit donc aussi d’être solidaire du monde où il vit… Il est le soliditaire, conclue Camus d’un  néologisme. C’est pourquoi l’artiste gagne pour ainsi dire sur tous les tableaux à la fois : s’absentant du monde pour s’en inventer un autre, il y revient toujours pour en manipuler la matière et se confronter au regard d’un eventuel public. Ni d’ici, ni d’ailleurs.

 

 

 

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