La nausée du musée

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Panthéon, par Rebeyrolle

Aller au musée (pays des muses), c’est vouloir réinscrire la beauté au sein de la banalité, l’exception au sein de la répétition, l’intemporel au cœur d’une société régie par le temps des horloges, et l’immortalité au cœur d’une humanité (de plus en plus) consciente de sa finitude.

Mais cela n’est possible qu’au prix d’une sacralisation de l’art : est sacré ce qui est intouchable ; il va falloir isoler l’art de son contexte initial pour lui conférer ce caractère gratuit et désintéressé qui est précisément le point de convergence entre art et morale. C’est une façon de mettre en vacances notre intelligence utilitaire et périphérique. Il est vrai que le tableau dans son cadre, la statue sur son piédestal, le musée dans son enveloppe intemporelle, donnent à l’œuvre d’art un caractère insulaire, isolé de la foule : « seul le musée, bien isolé au sein de la vie sérieuse, comme un poème au sein de la quotidienneté prosaïque, semble ne servir à rien » (Jankelevitch p 842). Le musée témoigne de l’immortalité, du caractère transhistorique de l’œuvre ; il a en effet pour fonction de rassembler dans un même espace (aussi neutre que possible puisqu’il ne doit pas lui-même être une œuvre, mais un lieu qui met en œuvre et en exergue d’autres œuvres) des œuvres provenant de cultures et d’époques variées, de ce fait, il impose au spectateur à partir du 19ème (sauf en Asie) une relation toute nouvelle avec l’œuvre d’art ; ainsi le musée arrache l’œuvre à son contexte quotidien et à sa fonction utilitaire (caractère privatif car on n’a plus idée de l’ensemble où il apparaissait) ; du même coup il crée des liens invisibles entre des objets de provenances différentes (caractère fédérateur) ; il provient d’une succession de hasards heureux ou malheureux de l’histoire qui ont permis ce regroupement (caractère contingent) ; d’où une intellectualisation du rapport à l’art car : « Le musée impose une mise en question de chacune des expressions du monde qu’il réunit, une interrogation sur ce qui les réunit » (Malraux, Le Musée imaginaire).

En effet, la succession et la contradiction entre des écoles différentes fait ressortir l’appartenance universelle à une même quête passionnée, « la recréation de l’univers en face de la Création ». A cet égard, le musée est un des haut-lieux anthropologiques, qui donne la plus haute idée de ce que peut faire l’homme ; il est la mémoire de l’humanité et il devient d’autant plus nécessaire pour elle d’en construire qu’elle se sent fragilisée. Il permet aussi l’ouverture d’une discussion sur l’esthétique, la naissance du critique d’art : tout se passe comme si le langage de la peinture devenait plus audible par le rapprochement, dans un lieu intemporel, de peintures d’esprits différents.

Ce caractère insulaire se double d’un caractère ludique et désintéressé : si l’œuvre d’art est une finalité sans fin, si elle ne sert à rien, comment l’engager dans le réel sans lui ôter sa gratuité ? Donc cette gratuité est à double tranchant, car elle rend tout autant possible le détachement des réalités sociales et matérielles (la liberté de l’artiste est à ce prix) que l’indifférence au réel (un art touours plus ou moins abstrait fait pour rendre les gens heureux, divertissement qui les aide à s’oublier ou simple décoration de la cheminée du salon).

Sartre et Merleau Ponty se rejoignent ainsi dans leur critique des musées : « le musée nous donne une conscience de valeurs … nous sentons bien qu’il y a déperdition et que ce recueillement de nécropole n’est pas le milieu vrai de l’art » (MP, LI, Signes p 78). Le musée transforme la valeur de l’œuvre en prestige un peu pompeux, la visite en cérémonie officielle, comme si le geste qui lui avait donné naissance était sacralisé : « le musée rend les peintres aussi mystérieux pour nous que des pieuvres ou des langoustes » ; il lui fait perdre l’humanité et l’historicité d’où elle issue, d’abord en la noyant dans une masse d’autres œuvres, ce qui oblige le regard à passer de l’une à l’autre, sans vraiment s‘y arrêter et s’y plonger (une parmi tant d’autres, effet cumulatif ecoeurant) ; ensuite en dévitalisant la passion de l’artiste et en la figeant pour l’éternité de la postérité, tout comme la bibliothèque avec les livres : « Le musée tue la véhémence de la peinture comme la bibliothèque, disait Sartre, transforme en messages des écrits qui ont été d’abord les gestes d’un hommes. Il est l’historicité de mort ». Le peintre au travail, ses gestes, ses passions, ses souffrances, ont disparu derrière son œuvre.

Le Musée, dans ce cas, donne-t-il la Nausée ?  Pourquoi ne faut-il pas faire de bruit dans un musée, comme dans un cimetière  ? Les musées ne seraient ils que des Panthéon de l’art, qui célèbrent sa mort en célébrant son intemporalité ? A son entrée dans le musée, Roquentin s’était lui-même prêté au cérémonial, comme si le musée était un confessionnal où le droit d’entrer se paye d’une conscience coupable : il s’identifie en effet au personnage du tableau « La mort et le célibataire »; cette toile met en scène la solitude de celui qui, n’ayant vécu que pour lui-même, meurt sans que personne ne soit venu lui fermer les yeux, et retentit comme un avertissement dans l’esprit de Roquentin: « ce tableau me donnait un dernier avertissement : il était encore temps, je pouvais retourner sur mes pas ». Il devine donc le supplice qui l’attend s’il pénètre dans le grand salon Bordurin-Renaudas. De fait, ce tableau lui renvoie indirectement l’image d’un homme qui a tout raté, alors que les hommes des portraits officiels, eux, ont « eu droit à tout : à la vie, au travail, à la richesse, au commandement, au respect, et pour finir, à l’immortalité », bref tout ce en quoi Roquentin voudrait croire mais ne croit plus ; car c’est bien la mélancolie, et non la suffisance, qui caractérise son âme. Le message est donc clair, dès l’entrée du musée : pas d’immortalité pour les irresponsables !

Mais on pourra se demander si les vrais irresponsables ne sont pas ici les bourgeois de Bouville, sur-représentés et surévalués… La visite de l’exposition Gauguin par Mathieu et Ivich, dans le roman  Les Chemins de la liberté, s’effectuera d’ailleurs sensiblement dans la même ambiance que celle du musée de Bouville : Sartre/Mathieu semble condamner « l’esprit français » de ces lieux officiels que sont les musées : « il convenait de parler bas, de ne pas toucher aux objets exposés, d’exercer avec modération, mais fermeté, son esprit critique, de n’oublier en aucun cas, la plus française des vertus, la Pertinence ». Mais de la Pertinence, en a-t-il ce couple qui les accompagne et qui chuchote face aux toiles de Gauguin : « je n’aime pas Gauguin quand il pense …le vrai Gauguin c’est le Gauguin qui décore » ?

En somme, toutes les sorties de musée annoncent dans les romans de Sartre une démystification de la peinture que son esthétique viendra conforter. Il est remarquable que la vue des tableaux du musée de Bouville provoque chez Roquentin une nausée et un dégoût si profonds que cette visite marquera la fin de son travail d’écriture; la vue d’un tel mensonge artistique  a coupé les ailes de son inspiration, à moins que la pleine suffisance de ces portraits ne l’ait renvoyé à son propre néant : « Je n’écris plus mon livre sur Rollebon ; c’est fini, je ne peux plus l’écrire. Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? ».

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