Petite phénoménologie de la caresse

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Le Baiser, de KLIMT

Souffrance et joie sont les deux versants constitutifs du désir ; c’est pourquoi le désir est l’affect des affects, le plus contradictoire et le plus intense des affects, un plaisir mêlé de souffrance que Platon rejetait comme « impur » ; c’est parce qu’il est trouble qu’il nous trouble  – comme l’eau trouble, il y a  en lui comme une présence insaisissable. Et c’est parce qu’il est contradictoire qu’il ne saurait être comblé hic et nunc ni cesser d’être désir d’ailleurs.

S’il vise bien à supprimer la tension d’un manque, le désir vise surtout à se maintenir comme désir ; ce qui comble le désir contribue aussi à le creuser un peu plus dans la mesure où il y a un plaisir de désirer ; c’est le désir qui est le désirable. On pourrait même aller jusqu’à dire que l’objet du désir n’est qu’un prétexte, le désir étant désir de soi : c’est le Moi que je tente de rejoindre en l’Autre, c’est le Soi qui manque de lui-même. De plus, si désirer consiste à avoir l’impression subjective de manquer de quelque chose ou de quelqu’un, alors l’obtention de l’objet désiré signifierait la mort du désir, ce qui est insupportable pour le désir qui se désire lui-même. Comme la synthèse est impossible, le passage vers l’en soi de l’accomplissement, la jouissance d’être pleinement redevenu chose en soi qui s’oublie dans le plaisir n’abolit pas la quête du pour soi, qui se ressaisit aussitôt comme passion impossible ; la distance reste toujours la même entre ce que je désire et ce que je réalise, comme dans le supplice de Tantale. Post coitum, animal triste.

Sartre illustre cette dimension paradoxale du désir en proposant une petite phénoménologie de la caresse  dans « L’être et le néant » (EN p 439-441) : par la caresse, nous tentons en effet de troubler l’autre, de provoquer un empâtement de sa conscience, en l’objectivant à travers son incarnation. Il ne s’agit pas d’un simple contact entre deux objets ou deux être sensibles, mais d’un geste significatif, une forme de communication sans langage qui implique une situation à deux, cad la conscience de l’existence de l’autre comme sujet de ses propres pensées : « Le désir s’exprime par la caresse comme la pensée par le langage ». La caresse est ainsi une façon de s’approprier le corps de l’autre en affirmant sa propre transcendance, tout en le faisant exister comme chair au milieu du monde et des autres choses, càd comme  inertie et comme facticité (chose qui se laisse caresser, pur être là qui se contente d’être là) : c’est une tentative pour atteindre et « toucher » (au sens figuré) l’autre dans sa chair et dans sa conscience, qui toutes deux m’échappent par leur transcendance ; caresser, c’est donc (tenter de) transcender la transcendance de l’autre. C’est pourquoi, explique Sartre, on insiste tant sur la blancheur lisse du corps de la femme : 

« Lisse : qui se reforme sous la caresse, comme l’eau se reforme sur le passage de la pierre qui l’a trouée  » (EN p. 640). 

Mais cette révélation de la chair d’autrui ne peut se faire que si moi-même je me fais chair passive, objet (quasi)inanimé qui se pose tout contre l’autre en se caressant à lui, objet touchant-touché. Comme disait Sacha Guitry, « je suis contre les femmes, tout contre ! »… Je me pose alors comme conscience qui se sent exister sous le regard de l’autre, « je lui fais goûter ma chair par sa chair pour l’obliger à se sentir chair » (EN p 441). La caresse permet ainsi une double incarnation réciproque : l’épanouissement des chairs l’une par l’autre est le but du désir sexuel ; c’est pourquoi la caresse est déjà échange même si un seul des deux caresse l’autre : « le frisson de plaisir qui le parcourt est alors précisément l’éveil de sa conscience de chair » (p 446).

Barthes dans ses « Fragments d’un discours amoureux » analyse encore la caresse dans un  article intitulé « Quand mon doigt par mégarde … » : comme à son habitude, il se réfère au souffrances du jeune Werther. Celui-ci touche par mégarde les pieds de Charlotte sous la table : il s’agit alors de distinguer le pervers fétichiste qui jouit de ce morceau de pied inerte sans se soucier de la réponse : « comme Dieu -c’est son étymologie- le Fétiche ne répond pas » / de l’amoureux qui voit du sens en tout et partout : « il est dans le brasier du sens  » .

Gestes et caresses, surtout lorsqu’ils sont involontaires et fortuits, sont donc susceptibles de se transformer en signes révélateurs d’un sens caché, produisant non pas une fête des sens mais du sens : « tout contact pour l’amoureux pose la question de la réponse : il est demandé à la peau de répondre » (p. 81). Même un geste insignifiant au départ, « comme les doigts d’un coiffeur » dans les cheveux de Proust peut instaurer un jeu de demande et de réponse : « le sens (le destin) électrise ma main ; je vais déchirer le corps opaque de l’autre, l’obliger (soit qu’il réponde, soit qu’il se retire ou laisse aller)  à entrer dans le jeu du sens : je vais le faire parler » (p. 82).

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