Un ennui (de) mortel

Un ennui (de) mortel lennui

Dans le « Wilhelm Meister » de Goethe, il y a une société du renoncement dont les membres ne doivent jamais penser ni à l’avenir ni au passé, rapporte Alain. On pourrait en effet se demander si il ne serait pas plus sage et moins douloureux de ne plus être penché sur l’avenir ou le passé, et si le présent seul nous met à l’abri de toute souffrance… ? Ce serait sans compter avec l’ennui, dont on peut distinguer plusieurs symptômes.

Tout d’abord, bien sûr, l’ennui relève d’une illusion subjective qui se nourrit d’elle-même, comme l’insomnie ; cf le film éponyme de Godard où le personnage répète des dizaines de fois : « qu’est ce que je peux faire, j’sais pas quoi faire ? » tout comme l’insomniaque s’empêche de dormir à force de se demander comment s’endormir ! ; l’ennui respecte la loi de la boule de neige, il devient cause de ses propres causes ; plus on s’ennuie, plus on s’ennuie ; car l’ennui, quand il prend conscience de lui-même, devient à son tour déprimant et affligeant, l’échec à se divertir étant une nouvelle preuve de la profondeur inextricable de cet ennui, même si des causes externes semblent pouvoir le provoquer ou le favoriser, comme l’inaction, la solitude, la fatigue ou la monotonie. Il y a une conduite d’ennui comme il y a une conduite de défaite ; de la même manière que le passionné se donne mille bonne raisons pour continuer d’être déraisonnable, celui qui s’ennuie trouvera dans la réalité mille raisons de s’ennuyer, ou plutôt s’empêchera de trouver ou d’apercevoir dans la réalité ce qui pourrait tromper son ennui, tel le roi que ses sujets ou ses saltimbanques (le fou) tentent de divertir et qui repousse d’un revers de main chacune de ces tentatives.

Ensuite (2ème symptôme) chaque instant semble être identique au précédent ; l’absence d’envie de quoi que ce soit plaque de l’identité sur la différenciation temporelle, provoquant artificiellement l’éternel retour du Même, l’uniformisation du temps. La différence qui crée l’intervalle entre chacun des instants du temps s’est estompée jusqu’à combler le fossé temporel et créer une uniformité de surface, toute différence qualitative se retrouve noyée dans la grisaille du spleen : « la toile d’araignée de l’ennui tapisse la continuation dans toute sa longueur, meuble tout l’entre-deux des instants » (Jankelevitch, p 873). Le temps semble se résorber dans l’intemporel, c’est une somnolence du temps. L’homme qui s’ennuie n’a plus vraiment de conscience temporelle comme distensio animi ou réseau d’intentionnalités (même s’il lui reste assez de conscience pour en pâtir), et il ne ne se perçoit pas non plus comme capable d’agir sur les objets qui l’entourent, tout geste étant devenu superflu, le corps se replie sur lui-même, les mains se referment pour soutenir la tête rendue trop lourde par l’inaction, ou bien les bras restent pendants le long du corps : il est redevenu chose parmi les choses, corps indifférencié : « L’homme de l’ennui ne se voit plus au centre d’un espace à trois dimensions où les tâches se distribuent en cercles concentriques » (J p 921).  L’uniformité et la dématérialisation du temps pouvant ici aller jusqu’à un « mal informe » (Alain), on est en droit de se demander si l’ennui n’est pas précisément causé par l’absence d’objet pour la conscience, une tête inoccupée au lieu d’être préoccupée.

Finalement, l’ennui est cette impuissance à désirer, cette inappétence, cette incapacité momentanée à dépasser l’instant présent pour se projeter vers l’avenir ; on s’ennuie faute de soucis et d’angoisses, parce que le désir n’a plus rien à se « mettre sous la dent » : « L’absence de toute cause est la vraie cause de l’ennui » (J p 904). Il implique une certaine conscience du temps (car on ne s’ennuie pas quand on dort, l’ennui commence au réveil quand on ne sait plus quoi faire de soi) ; mais en même temps c’est une conscience au chômage, totalement ouverte et disponible, comme l’indique son symptôme physique, le baîllement. Baudelaire, Verlaine ou Laforgue le désigneront comme le fruit de la morne incuriosité, comme un sentiment de spleen et d’indifférence qui se caractérise précisément par l’absence de tout sentiment (équivalent géographique : platitude de la morne plaine, steppe et désert, mer d’huile) : « Dans l’interminable/ Ennui de la plaine/ La neige incertaine/ Luit comme du sable » (Verlaine, Romances sans paroles) ; « La toile était levée et j’attendais encore » (Baudelaire, le Rêve d’un curieux) ; « Tout m’ennuie aujourd’hui. J’écarte mon rideau … » (Spleen, Laforgue). Or, c’est probablement parce que le désir désire tout, parce qu’il est démesuré, infini, que nous nous ennuyons indéfiniment, non pas de ne pas le voir aboutir (ce qui provoquerait de la souffrance, donc une tension vers l’Autre désirable) mais plutôt de le voir comblé : on s’ennuie d’être (voire d’être heureux) et de ne plus être en devenir .

La plénitude peut aboutir à ce que nous pourrions appeler la déception du bonheur, càd la dévaluation consécutive à l’obtention de l’objet désiré (« eh quoi, n’est-ce  donc que cela ? »), l’objet du phantasme étant toujours plus désirable que l’objet réel ; si nous nous ennuyons, c’est parce que le réel épuise le possible (possession indigente, facilité excessive, beauté trop parfaite, etc …). C’est le vide du plein, ou plutôt le vide de l’absence de vide, le malheur d’être trop heureux, l’étroitesse du réel face à l’infini du phantasme. Dans l’ennui, le bonheur devient ainsi le contraire du bonheur, il se retourne contre lui-même pour constater sa propre insuffisance, car il comprend que c’est le désir qui rend heureux. L’ennui signifierait donc la mort du désir, non pas seulement par défaut (l’objet désiré me manque), mais surtout par excès de possession (l’objet désiré disparaît derrière l’objet réel), il est désenchantement, déception ; l’ennui peut être aussi poignant que la pesanteur du réel, aussi monolithique et lisse qu’une chose en soi. Le vide ici n’est donc pas celui laissé par l’objet désiré (ainsi « s’ennuyer de quelqu’un », c’est souffrir d’une absence et ce n’est pas tout à fait s’ennuyer en soi), mais celui laissé par l’absence de manque ou d’intention ; l’ennui est manque du manque, manque au carré, comme un désir qui se désire lui-même : « je désirerais tant recommencer à désirer » se dit le désir. Ainsi, « la vie oscille comme un pendule, de gauche à droite, de la souffrance à l’ennui » (Schopenhauer).

L’ennui serait alors comme une revanche du phantasme sur le réel, un baroud d’honneur du désir insatiable qui, privé d’élan et de matière, retombe à plat : d’où une certaine complaisance à l’ennui, parfois le malade ne veut pas guérir parce que l’ennui réaffirme une dernière fois, par la négative, l’existence du désir, en regrettant qu’il ne soit plus. A la fois il ne désire plus rien, et il désire tout puisqu’il désire le désir même. « Voilà pourquoi l’attrait romanesque de l’aventure, de la séparation tragique et de la mort sert à passionner l’amant trop heureux menacé d’ennui » (Jankelevitch p 891). L’homme qui s’ennuie est revenu de tout, soit qu’il ait l’impression d’avoir fait le tour de ce qu’il a à désirer (ennui par trop plein, ennui blasé de la conscience moderne et des « coach potatoes » ou autres zappeurs), soit qu’il se décourage déjà avant même d’y avoir goûté (ennui par anticipation) ; quoi qu’il en soit, il ne reconnaît plus son désir dans la réalité présente, puisque tout est dit, soit qu’on ait lu tous les livres (Faust), soit qu’on ait plus de souvenirs que si l’on avait 1000 ans (Baudelaire) ; l’avenir n’est pas puisqu’il ne serait que le recommencement du présent (No future !!!). L’ennui est retour à / prise de conscience de la morne plaine de l’être en soi, absence de devenir, non existence de l’être. On pourrait se demander alors s’il ne constitue pas la règle générale, dont le divertissement ou le désir ne seraient que l’exception (d’ailleurs ne faut-il pas « tromper l’ennui » comme s’il était toujours déjà là, tel une habitude, tel une seconde nature ?), de même que pour Bichat la vie n’est que résistance au néant : « Ainsi le divertissement, qui est l’ennui suspendu et le silence laborieusement réanimé, se débat sur son radeau de liège dans l’immensité océanique de l’existence … Le néant de l’ennui nous cerne de toutes parts, comme le morne espace cosmologique enveloppe les terres habitées ». (J p 906). « Tuer le temps », ce serait donc tuer l’éternité d’un temps immobile, le faire passer, s’écouler à nouveau, pour tromper l’ennui.

Expérience : Relire les poèmes de Jules Laforgue, un dimanche ou un jour férié, pluvieux si possible :

Tout m’ennuie aujourd’hui. J’écarte mon rideau.

En haut ciel gris rayé d’une éternelle pluie.

 En bas la rue où dans une brume de suie 

Des ombres vont, glissant parmi les flaques d’eau.

 

Je regarde sans voir fouillant mon vieux cerveau,

Et machinalement sur la vitre ternie

 Je fais du bout du doigt de la calligraphie.

 Bah! sortons, je verrai peut-être du nouveau.

 

 Pas de livres parus. Passants bêtes. Personne.

 Des fiacres, de la boue, et l’averse toujours…

 Puis le soir et le gaz et je rentre à pas lourds…

 

 Je mange, et bâille, et lis, rien ne me passionne…

 Bah ! Couchons-nous. – Minuit. Une heure. Ah! chacun dort !

 Seul je ne puis dormir et je m’ennuie encor.

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