Invocations, par Anne-Sophie Reineke

PHOTOGRAPHIES DE NILS UDO

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Neige tardive

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Etang noir

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Sois donc rassuré –

les fleurs aussi qui voltigent

prennent ce chemin

 

Issa

         L’eau noire d’un étang et, dansant au creux d’un songe de mousse, l’éclat bleuté de fleurs venues s’y baigner une dernière fois, en compagnie.

         Se devine ici un art inédit et néanmoins ancestral, un art dont le principe ultime ne réside nullement en une mise en scène, si subtile soit-elle, mais en une invocation de forces archaïques et occultes. Toute mise en scène recèle en effet un mensonge, une haute trahison : celle d’une main venue saisir, prendre sans donner en retour.

         Mais comment apprivoiser sans blesser ? Quel est donc cet art qui évoque sans jamais dénaturer ni chercher à dompter ? Sa vigueur, il semble la trouver dans une  renonciation à toute forme de capture, d’artifice. Poète en marche, Nils Udo parcourt simplement, pas à pas, en une lente danse avec les métamorphoses, la nature. Il observe, cueille, rassemble. Et son long cheminement résonne comme un appel chamanique aux diverses puissances qui traversent, tel un frisson, le monde naturel.

         Chacun de ses gestes révèle d’abord le pouvoir des contraires : il dévoile, sans heurt, les forces tapies dans l’eau, le bois ou le sable, il laisse éclore un univers de frontières jusque là invisibles. Certes, la frontière délimite et cerne, à l’instar du regard ou de l’herbe des pampas venue caresser la courbe des dunes. Pourtant, limite d’un instant, elle est aussi et surtout pouvoir de sublimation des contraires, dans la mesure où, par elle, vient se réaliser l’improbable association. La frontière suggère ainsi, par sa fugacité et sa vulnérabilité même, la réconciliation des puissances opposées. Car la contrariété n’est pas contradiction : le même agit sur l’autre et de l’altérité naît la beauté fugace, la rencontre fortuite du semblable et du dissemblable, en un saisissant tableau où le lierre vient exalter la rouge présence des baies, où la neige acquiert cet étrange pouvoir d’enfanter l’herbe tendre.

         La frontière ne dresse plus les éléments les uns contre les autres, elle en exhibe bien à l’inverse l’intimité essentielle, la consubstantialité originaire. Nils Udo le sait, rien ne vient à naître qui n’ait d’abord été mêlé au monde. Seul un regard avide peut encore croire à l’irréconciliabilité des éléments. Ici, en revanche, l’œil qui voit la présence invisible, l’oreille qui entend le langage muet possèdent le don d’élever à la contemplation ce message si longtemps obscurci par une volonté despotique : l’union magique du doux et du rugueux, du lisse et du poreux, du minéral et du végétal. La nature ne dialogue qu’avec l’esprit soucieux de la comprendre et, au fond, les deux ne suivent-ils pas le même chemin ? L’artiste chamane invoque et son appel fait apparaître ce qui n’a jamais cessé, finalement, d’exister, sous nos regards assoupis : l’harmonie.

         Toutefois, ne nous méprenons pas : la communion n’a rien d’une fusion. Les éléments, reliés, n’en conservent pas moins leur identité propre, leur impulsion intime. Il en est ainsi, par exemple, des ombres et des reflets : ils possèdent une existence autonome et quand l’artiste les exprime, il soupçonne en eux autre chose que de simples apparences. L’ombre n’est plus absence de lumière, le reflet ne s’efface plus devant ce dont il est le reflet ; chacun est un être, à part entière. Semblables aux ombres des vivants dont on a pu craindre, parfois, qu’elles s’engouffrent dans les tombes et y restent prisonnières, les silhouettes ont cessé d’être de pures simulacres. Des forêts profondes remonte ainsi le soupir des branches et des troncs, dont les ténus fantômes, venus se mirer dans l’eau, feignent de n’être que des doubles, pour ensuite, libérés, se prolonger et courir leur chemin de traverse.

         Qu’il s’agisse de peindre ou de photographier, ce qui importe, en définitive, est d’écarter toute immobilité. La peinture ou la photographie n’ont pas pour vocation, chez Nils Udo, de fixer. Refusant, contre toute attente, de capturer l’instant ou de le figer en un présent qui dure toujours, elles parviennent à suggérer l’évanescence et la fugacité sans jamais les rendre éternelles. L’éternité, présent sans fin, n’est en effet pas de ce monde. Si le dire peut être de trop, la peinture ou la photographie courent toujours le risque, quant à elles, de pétrifier la vie et la nature par essence mouvantes, mourantes et renaissantes, soumises au devenir. Mais ici, les œuvres résonnent bien plutôt comme des haïku, partageant avec eux l’instantanéité du trait. A toute parole éternelle, Nils Udo préfère ainsi la fulgurance paisible.

         Dialogue commun avec la nature, la photographie et la peinture n’en proposent pas moins, chacune, un langage spécifique. Incantation plus sourde, peut-être, de l’œuvre peint, plus indirecte également. Si la peinture fut pendant longtemps repoussée, n’est-ce pas en raison précisément de son penchant à se retrancher du monde et à perdre, dans la narration, le sens véritable ? Pourtant, l’éloignement n’a pas lieu et la nature, ô combien réfractaire à toute emprise, continue à manifester ses secrets. Car la qualité du dialogue ne se mesure pas à la distance physique séparant l’homme de la nature, mais à la fougue poétique du regard ensorcelé, tout imprégné de puissances. Peindre, alors, oui, mais sans volonté de reproduire, sans désir de produire des icônes, en laissant au contraire les doubles – ombres et reflets – s’enlacer et s’étreindre, au gré de l’âme qui les envoûte.

Anne-Sophie Reineke, décembre 2010

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