La mort, un janus bifrons

 

La mort, un janus bifrons sartre-282x300

Selon Sartre, la perception que nous avons de la mort, en tant que limite ou passage, est double, c’est un « Janus bifrons » (d’après les légendes romaines, Janus était un roi du Latium à qui Saturne, qu’il avait accueilli après qu’il fut chassé du Ciel, avait donné la faculté de connaître le passé et l’avenir. Il était également le dieu des portes ou des passages, dont il pouvait surveiller à la fois les entrées et sorties. C’est pourquoi Janus est ordinairement représenté avec deux visages tournés en sens contraire). Comme lorsqu’une mélodie se termine, on peut soit se tourner vers le néant, le silence, sans lesquels la vie ou le morceau resteraient inachevés, soit vers le passé, la vie constituée, la mélodie envisagée dans son ensemble. 

D’une part, la mort est un non sens qui fait scandale, le revers de la liberté puisqu’elle annule le sens de l’existence en la réduisant au néant, en rendant définitivement  impossible toute forme de projet, c’est la fin de tous les possibles,  retour absurde au point de départ qui semble rendre inutile le détour de la vie (cf Jankelevitch, la Mort, p 463s) : « La vie un fois vécue, bouclée, accomplie, on se demande : A quoi bon ? oui à quoi rime cette petite promenade de Monsieur Un Tel dans le firmament du destin, ce stage de quelques décennies dans la vallée de la finitude ? ce séjour sans tête ni queue dans les pâturages de l’en-deçà ? » ; c’est un non-événement, un jamais-encore-vécu et à cet égard la vie est une histoire qui finit toujours mal, ironise Sartre (mort extériorisée et refusée) ; même le suicide pour une « bonne cause » semble ne détenir son sens que de la projection dans les conséquences de l’acte après la mort, laquelle n’appartient plus au mort.

D’autre part, la mort semble être la continuation, le prolongement de l’existence humaine en tant que continuation du vivant (mort intériorisée et humanisée) : tout être vivant est condamné à mourir. Double visage de la mort, donc, trop inhumaine et trop humaine, selon qu’on l’envisage comme inattendue, étrange étrangère, imprévisible, transcendante ou comme « le phénomène de ma vie personnelle qui fait de cette vie une vie unique » (conception de Heidegger selon Sartre, EN p 590), dans la mesure où la mort dégage rétroactivement le sens de la vie.

Or, on s’aperçoit que l’un ne peut aller sans l’autre, que la mélodie resterait en suspens sans le silence qui l’achève, que l’existence resterait indéfinie sans la mort pour  y mettre un point final. C’est l’absurdité même de la mort et le scandale de la nihilisation finale et définitive (« tout ca pour ca ? ») qui permettent de consacrer, de cristalliser le sens de la vie ; il fait éclater le sens d’un non-sens. Car si la mort comme chose en soi est une expérience impossible, inconaissable, inimaginable et impensable (que l’on ne peut anticiper que par anthropomorphisme), la mort comme phénomène connu et anticipé par la conscience (le devoir-mourir) est une pensée structurante, du fait qu’il y a un effet rétroactif de la limite : c’est précisément en pensant à ce qu’elle subit que la conscience de la finitude pourra dépasser ce qu’elle subit ; ainsi la mort, une fois comprise comme  possible impossibilité du Dasein (néant), devient l’horizon de toute existence humaine qui lui donne du relief , l’être de la réalité humaine est d’être-pour-la-mort (Sein zum Tode) ; comme dans la technique du clair-obscur, la mort met en lumière la vie et de cette valeur ajoutée découle l’existence, toute conscience de la vie est conscience de la mort : « il faut que vienne au monde une absence d’être d’où l’être sera visible » (Merleau-Ponty, Sens et non-sens p 115).

C’est précisément parce qu’après la mort notre avenir sera scellé que nous percevons la richesse et la valeur déterminante de chaque instant qui passe ; l’existence toute entière semble même parfois se rétracter dans un acte ou un choix décisifs. La mort donne ainsi plus d’épaisseur à la conscience tout en donnant plus de poids aux actes : « la consécration de l’intervalle vécu, consécration qui résulte de la mort, nous renvoie en définitive à la vie elle-même » (Jankelevitch, La Mort, p 462).

D’où la fragilité du pari pascalien, qui nous propose de préférer une infinité incertaine à un finitude certaine , ce qui revient à sacrifier le « Tiens » de la positivité vécue à un « Tu l’auras » qui a une chance sur deux d’échouer : dans le premier cas, nous ne pourrons jamais récupérer ce « tiens » de la vie, « l’ocasion est perdue à jamais, et surtout cette occasion des occasions qu’est notre vie, notre unique chance dans l’éternité » (J, p 462). Même les plus inconscients d’entre nous, grâce à elle (révélation faite par la mort d’un prochain), comprennent à la fois la gratuité (j’aurais pu ne pas être là si ma mère était morte avant de me donner la vie : « donc moi qui pense n’aurais point été si ma mère eut été tuée avant que j’euse été animé ; donc je ne suis pas un être nécessaire », Pascal, Pensées 469) et la gravité de l’existence humaine (l’irrévocabilité de la mort renforce le caractère irréversible du temps).

La vie ne devient qu’un entre-deux, un passage : « la mort réveille tout à coup chez les survivants des facultés d’étonnement engourdies par la berceuse de la continuation quotidienne : jetant un doute sur la raison d’être radicale de cette continuation, elle nous force à secouer notre torpeur continuationniste » (J, La Mort, p 455). Elle rend philosophe et métaphysicien le plus commun des mortels.

Dès lors, on n’attend plus que l’instant soit passé ou que l’existence soit terminée pour en resssentir le charme posthume ; on ressent dès à présent la nostalgie de ce qui est en train de se vivre, faisant comme si nous pouvions en être dépossédé. A cet égard, le bonheur est probablement le résultat d’une gymnastique intellectuelle consistant à faire comme si nous pouvions être privés de ce que nous avons ou de ce que nous sommes, c’est le seul moyen de réinscrire le désir au cœur du vécu sans renoncer au plaisir de le vivre.

La conscience de la mort est donc, paradoxalement, une des conditions du bonheur conscient ou de la conscience du bonheur (nous ne débattrons pas ici sur la question de savoir si un vrai bonheur est compatible avec la conscience) : « La finitude est infiniment précieuse ! » (J, p 463).

La liberté et la mort seront donc les deux faces d’une même médaille, conditionnant l’accès au sens de l’existence. La mort reproduit à plus grande échelle l’ambiguïté qui vaut pour tout événement futur : certitude de son avènement / incertitude des conditions de son avènement d’où la distinction entre attendre un train (certitude) et s’attendre à ce que le train ait du retard (incertitude). C’est ce qui va nous obliger à penser notre existence au futur antérieur : faire comme si ce qui n’est encore qu’une possibilité future était déjà passé, pour le contempler de son fauteuil égologique et se demander « qui aurai-je été ? qu’aurai-je fait de ma vie si je meurs demain ? », à la fois à ses propres yeux et au regard d’autrui.

C’est ainsi que la conscience morale découle de la conscience réflexive de sa propre finitude et de la perception hallucinée de sa propre vie achevée dans la mort : « j’aurai vécu, j’aurai été cet homme ou cette femme ». La mort est une sorte de mur réfléchissant auquel l’homme va pouvoir mesurer l’incidence et la valeur de ses actes en déterminant à rebours une temporalité close sur elle-même ; c’est elle qui rend possible un monde moral où les actes « font lever des valeurs comme des perdrix » (Sartre). La mort ne détruit pas tout : si elle détruit l’être vivant, elle ne détruit pas le fait d’avoir vécu, le fait que j’ai été telle ou telle personne (la quoddité = l’avoir été) ; à partir du moment où qqun est né et a vécu, il en restera toujours qqchose, même si l’on ne sait pas quoi : « la mort réduit en poussière l’architecture psychosomatique de l’individu, mais la quoddité de la vie vécue survit dans ces ruines » (J, La Mort, p 458).

Au-delà du caractère naturel et fédérateur de la mort (cf danses macabres ; Renoir, « La grande illusion » : « chacun mourrait de sa maladie de classe si nous n’avions pas la guerre pour réconcilier tous les microbes !»), la mort possède donc un caractère dévoilant et structurant du fait même de son absurdité et de son étrangeté. Ainsi l’angoisse, l’ennui, la nostalgie sont-elles toutes trois liées à l’énigme métaphysique de l’existence et de la mort, qui, tant que nous demeurons sans réponse, structurent notre conscience en nous obligeant à aller au-delà de ce que nous sommes, à penser au-delà de ce qui est.

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