Tout est relatif (cet article s’autodétruira donc dans 5 secondes)

Tout est relatif (cet article s'autodétruira donc dans 5 secondes) dessin-de-caran-d_ache-246x300

Caricature de Caran d’Ache dans le Figaro à propos de l’affaire Dreyfus

Comment débarasser la table tout en se débarrassant d’une discussion qui tourne au vinaigre ? Si vous vous voulez mettre fin à une discussion de fin de repas aussi lourde que la digestion qui l’accompagne, rien de tel, en amorçant le ramassage des petites assiettes à dessert, que de lancer en bout de table un : «  tout est relatif ! » ou bien mieux encore un « à chacun sa vérité ! » . Non seulement vous couperez court à toute discussion et pourrez (enfin) congédier la (belle) famille mais, loin de passer pour un mufle, vous donnerez de vous l’image d’une personne tolérante et ouverte à la discussion (pourvu qu’elle ne dure pas trop longtemps). Mieux : vous parviendrez peut-être à renarcissiser l’ensemble de vos interlocuteurs qui tous repartiront le ventre rassasié et l’esprit confiné dans leurs propres opinions …

Le maître du genre est incontestablement Protagoras, dont il devrait être obligatoire, à défaut de l’inviter à chaque repas, de convoquer la figure à chaque réunion de famille, car il réunit à lui seul tous les arguments pouvant être retenus en faveur du relativisme par cette maxime : « L’homme est la mesure de tout chose, de celles qui sont pour ce qu’elles sont et de celles qui ne sont pas pour ce qu’elles ne sont pas » (Théétète 152a).

Deux constats de fait tout d’abord : on ne peut que constater la variation inter et intra individuelle des points de vue et des ressentis : à propos des sensations, exemple privilégié de Protagoras : « N’arrive-t-il pas que le même souffle de vent donne à l’un de nous le frisson mais pas à l’autre ? Que dirons-nous alors de ce souffle en lui-même ? Est-il froid ou non froid ? (…) Telles chacun les sent, telles elles risquent d’exister relativement à chacun de nous.» Ou encore : « L’amer n’a rien d’objectif, ce qui est amer pour certains est doux pour d’autres ».  Or, le réalisme puissant de chaque ressenti (ce qui m’apparaît semble si vrai) ainsi que l’impossibilité de le communiquer à autrui (cet autre moi qui n’est pas moi) rendent ces différences insurmontables : à défaut d’identité, on pose donc une égalité par analogie. On ne peut que constater, aussi, la relativité spatio-temporelle et socio-culturelle des conceptions du vrai ou du juste ; la reconnaissance de ces différences permettra de lutter contre l’ethnocentrisme, selon Levi-Strauss, et d’éviter de croire que notre culture est supérieure à celle des voisins. Même notre Blaise Pascal en convenait :  » Vérité en deça des Pyrénées, erreur au-delà ». C’est dire …

Deux exigences de droit ensuite : la liberté de chacun à posséder et exprimer des opinions qui lui sont propres, principe démocratique largement défendu dans la DDHC de 1789 ( articles 10 et 11 : Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses (…) la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme). Mais aussi et surtout l’égalité de valeur juridique et politique entre ces mêmes opinions (pourvu que ces opinions soient l’expression d’une pensée vivante – on évitera de faire voter les morts - et que chaque personne, telle un singleton, équivale à une et une seule opinion – on évitera de bourrer les urnes). On réaffirmera alors l’idée selon laquelle la différence est la condition de l’égalité ou de l’échange équitable ( a=b) car il n’y a pas de sens ni d’intérêt à établir une égalité entre des individus ou des choses identiques (a=a) ; par ex échanger 75 centimes contre 75 centimes ou une baguette de pain contre une baguette de pain. Tout ce qui est identique est égal mais tout ce qui est égal n’est pas identique. Même le dialogue socratique qui cherche à faire accoucher d’une seule et même vérité se nourrit des opinions contradictoires et nous enrichit encore bien plus que l’échange économique (car quand je sors de la boulangerie je ne suis pas plus riche, alors que quand je sors d’une discussion fructueuse, je repars avec deux opinions, la mienne et celle de l’autre).

De même, toute attribution d’une valeur présuppose la comparaison à une valeur plus haute (comme une pierre de touche) à laquelle on compare l’objet en question  ; mais qui décide de la valeur de cette valeur absolue servant à attribuer des valeurs relatives (qui a décidé de mettre le boson de Higgs au centre de toutes les autres particules élémentaires) ? On se trouve alors conduit vers une régression des causes à l’infini (qui évalue celui qui évalue celui qui évalue celui qui évalue ? etc). La valeur de Y sera toujours l’ombre portée de la valeur de X qui lui sert d’étalon de mesure…

Raisonnement par l’absurde enfin : si l’on ne devait pas considérer toutes les opinions comme égales en droit, ce serait la fin de la tolérance réciproque et le commencement de la violence politique, une opinion risquant alors de s’imposer arbitrairement à toutes les autres. Comme le souligne Barbara Cassin dans sa conférence, il n’est pas anodin que le relativisme soit devenu l’ennemi public N°1 et du Vatican et de Bruxelles et de l’Etat, tous trois incarnant un point de vue autoritaire et supérieur chargé d’unifier tous les points de vues…

Comment dans ce cas expliquer les effets désastreux du relativisme en matière de connaissance philosophique ou scientifique ?

Il faut revenir à la définition de la vérité comme adéquation entre une jugement, un discours (logos) et la réalité ontologique d’une chose (ontos). Or, le relativisme constitue comme un attentat ontologique puisqu’il repose sur une ontologie négative, ou plus exactement sur une négation de l’ontologie parménidienne. On pourrait certes reprocher à Parménide, philosophe présocratique, d’enfoncer des portes ouvertes : « l’être est et le non-être n’est pas » … on croirait une définition du dictionnaire Larousse …

Mais que dire du Traité du non-être que lui oppose Gorgias afin de démontrer que le langage, bien utilisé, peut permettre de persuader n’importe qui de n’importe quoi (rejoignant la sophistique) notamment que le non-être est et que l’être n’est pas ? « Rien n’est ; si c’est, c’est inconnaissable ; si c’est connaissable, c’est incommunicable ». Le relativisme détruit le socle même de toute connaissance possible puisque pour connaître quelque chose il faut que quelque chose soit. Or, pour Protagoras, rien n’est à la fois au sens où rien n’est toujours identiquement le même (rejoignant alors la conception héraclitéenne de l’univers où tout change à chaque instant, l’être s’opposant au devenir) mais aussi rien n’est au sens où tout n’est qu’apparence (l’être s’opposant au paraître) ; tous les phénomènes sont vrais  disait également Protagoras, anticipant en partie sur les descriptions phénoménologiques et la substitution du phénomène à l’être. S’il n’y a plus de référent universel il devient alors impossible de dire ce que les choses sont, il ne reste alors qu’un sujet fluctuant se rapportant à un objet tout aussi fluctuant. Sur ce point, les relativistes rejoignent et inspirent les sceptiques, refusant de reconnaître l’existence d’une vérité absolue émergeant de la masse des opinions. La différence entre les deux étant que pour les uns rien n’est vrai donc on ne peut croire en rien, tandis que pour les autres tout est vrai donc on peut croire n’importe quoi. Et Socrate de répliquer ironiquement qu’à ce compte là on pourrait dire : « la mesure de toute chose c’est le cochon » (puisque dans le cochon tout est bon, même son opinion) …

Autre problème : le relativisme se contredit d’un point de vue logique et ce pour trois raisons essentielles. Comme le remarque Aristote dans la Métaphysique Gamma (1010a) on ne saurait être un être de logos sans se référencer à l’idée d’être ni respecter le principe de non-contradiction ; or le relativiste affirme bien que tout est relatif, présupposant lui-même ce qu’il croit réfuter ; qui plus est, il tolère qu’une même chose puisse à la fois être a et non-a (amère et douce, chaude et froide), ce qui est une monstruosité logique pour Socrate. Enfin, « tout est relatif » est le type d’énoncé qui se retourne systématiquement contre celui qui l’énonce (comme le menteur qui dit « je mens » ou le sceptique qui dit « rien n’est vrai »), dans la mesure où il s’englobe lui-même dans cette affirmation ; dans ce cas, il n’est pas plus vrai de dire que tout est relatif que de dire que tout n’est pas relatif ; c’est l’effet boomerang du nivellement par le bas : s’il n’y a pas de vérité émergente mais seulement des vérités relatives comparativement, alors aucune opinion n’est plus fausse ou plus vraie qu’une autre.

De plus, le relativisme pose un problème logologique : il attribue au langage le pouvoir démesuré de décider de ce qui est, alors qu’il se contente de le dévoiler (aletheia= la vérité en grec signifiant dévoilement ; le physicien découvre ainsi des lois de la nature qui s’y trouvaient déjà, il ne les invente pas). Il inverse l’ordre de la connaissance (l’ontos précède et conditionne le logos) en prétendant que le logos conditionne l’être : il suffirait que je dise quelque chose pour que cela soit vrai, transformant chaque moi opinant en petit dieu (il dit que l’opinion soit et l’opinion fut) ou petit magicien des mots (abracadabra !). Ainsi, ce qui n’est pas versé au compte de l’être est reversé au compte du logos, principe des vases communicants où l’être, à défaut d’exister par lui-même, devient le reflet miroitant du dire. Nous usons souvent nous-même de cet argument logologique dans la logique persuasive : c’est vrai puisque j’te le dis ! ; ou dans l’insulte (« espèce de … » réduisant l’autre à ce que nous disons qu’il est).

Enfin et surtout le relativisme pose un problème moral : si toutes les conceptions de la justice se valent, alors le IIIème Reich vaut la Vème République et torturer un nourrisson est un choix de vie parmi d’autres (respect…! ). Nous nous auto-censurons croyant que juger serait pré-juger, oubliant qu’il existe peut-être des valeurs universelles et partageables au-delà du pluralisme individuel ou culturel.

Bref, le relativisme repose sur une double confusion doxique, la première entre le réel et le vrai (tout ce qui est réel pour moi est vrai en soi) ; la seconde entre la valeur formelle d’une opinion (sa liberté d’expression) et sa valeur de vérité (la véracité de son contenu). Certains iront chercher dans la science elle-même (sanctuaire du vrai, fascination pour le cliniquement prouvé de la blouse blanche qui ne vaut guère mieux) la preuve que tout est relatif : le rôle de l’intuition chez Einstein ou la théorie de la relativité du même Einstein trouvent alors un nouveau sens et un nouvel emploi, justifier l’auto-proclamation de toute opinion comme vraie. Mai ce serait oublier que l’intuition intellectuelle invoquée ici est rationnelle tout en étant visionnaire (pas un vague pré-sentiment) ; et que la relation signifie alors « ce qui n’a de sens que par rapport à autre chose (le contraire de l’inconditionné) » pour expliquer le mouvement, le temps variant selon la position de l’observateur (cf l’expérience des jumeaux de Langevin : plus on va vite, moins le temps passe vite). Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’être de la loi, pas d’espace-temps ou pas de physicien du tout … Sous prétexte que le mouvement est relatif, on ne peut affirmer que le mouvement n’est pas ou, lorsque je me lève, que je ne me lève pas du tout (argument par les causes)… Cela revient donc seulement à inclure une part de relativité dans un système de physique qui ne l’est pas ; il y a bien de l’être constant dans les choses, sinon tous les physiciens devraient rentrer chez eux et changer de métier (argument par les effets).

Bien plus que le scepticisme absolu ou que le dogmatisme, le relativisme reste donc difficile à combattre car il est partout et trouve en chacun de nous un complice complaisant, auxiliaire de la flatterie démagogique (parce que le JE le vaut bien), de la paresse intellectuelle (à quoi bon se mettre en route pour chercher le vrai si toutes les opinions se valent) et de la lâcheté morale (je ne voudrais pas passer pour intolérant, donc je ne prends pas parti, je ne me permets pas de juger des coutumes comme le cannibalisme ou l’excision des fillettes … pourvu qu’ils ne fassent pas cela sur le tapis de mon salon !).

Au mieux, le relativisme peut, comme dans la philosophie anglo-saxonne, déboucher sur une théorie du compromis puisque si rien ne vaut plus qu’autre chose, il y a au moins des vérités plus utiles que d’autres à imposer à un moment donné, notamment par le dialogue social : « le vrai est ce qui est avantageux pour notre pensée  » (W. James). Mieux vaut, dans l’urgence, une vérité de compromis que pas de vérité du tout. Après tout la politique n’est-elle pas une histoire de kairos (moment opportun) et « le génie du moment » (Balzac  Louis Lambert ) ?

De même, la perspective phénoménologique permet de sortir la tête haute du marasme relativiste : le sens émane de la contradiction ( « toute réalité n’existe que par la contradiction qu’elle porte en elle« , Hegel) et de la complémentarité des apparitions, ; le vrai serait-il donc la somme de toutes les réalités possibles ? Chaque jugement serait alors une perception par esquisses (les Abschattungen de Husserl) demandant à être complétée par une  autre, conscience nostalgique, hantée par la totalité qu’elle permet d’esquisser …

Difficile de conclure donc si ce n’est en reprenant cette question écrite sur la devanture de la maison de Desmond Tutu en Afrique du Sud, reprise par Barbara Cassin lors de sa conférence : 

HOW TO TURN HUMAN WRONGS INTO HUMAN RIGHTS ?

Ecouter la conférence de Barbara Cassin sur vérité et relativisme lors des rencontres philosophiques de Langres :

http://www.franceculture.fr/la-verite-24

Lire :

Théétète de Platon

Que sais-je ? sur Les Sophistes

La peur du savoir  par Paul Boghossian

 

 

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