De l’intuition féminine …

 

De l'intuition féminine ... untitled

Simone de Beauvoir, alter ego philosophique féminin de Sartre : un esprit fort dans un sexe dit faible ?

 

Un compli-ment se retourne parfois comme un gant : l’endroit nous avantagerait presque si l’envers ne nous écorchait pas aussi, un peu, au passage. Il en est ainsi du mythe de l’intuition féminine : faux compliment dont il faudrait ne jamais se sentir flatté tant il enferme au lieu de grandir.

D’ ores et déjà, parler de ce qu’est le féminin ou de ce qu’est le masculin, comme s’il s’agissait d’une entité définissable par essence (hors de la simple différenciation sexuelle) revient à considérer que l’on naît féminin ou masculin, alors qu’on le devient (ou pas) ; comme pour tout être humain, l’existence (féminine ou masculine) précède l’essence (féminine ou masculine), comme le montrera Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe. On n’est pas dès le départ autre chose qu’un être en devenir, car, pour reprendre Sartre, seul un être qui a à être son être au lieu seulement de l’être peut exister et avoir un avenir.

De plus parler de LA femme ou de L’Homme en général, en parlant d’une personne, revient à réduire sa personnalité, potentiellement riche et contrastée, à un tableau de genre (ou de chasse ?), celle du collectionneur qui classe ; l’individualité se verrait alors comme traversée par une intention qui la déborde, punaisée comme un phalène dans son cadre, simple specimen d’une espèce et d’un genre qui le dépassent.

Enfin et surtout, c’est tendre d’une main ce que l’on retire de l’autre ; si l’on définit en effet, comme le fait le sens commun, l’intuition comme la faculté d’anticiper les événements en éprouvant un vague présentiment ou bien comme une obscure forme de communication non verbale, bref comme une capacité supérieure de « sentir » les autres ou le réel, on réduit alors le féminin au simple usage d’un cerveau émotionnel ou reptilien, présupposant par là que la capacité de raisonner logiquement serait préférentiellement masculine.

Des féministes croieront bien faire en revendiquant cette intuition comme une capacité propre, voire supérieure, mais c’est pour mieux confirmer, hélas, l’asymétrie que l’on voulait précisément éviter. Ici, vouloir à tout prix posséder quelque chose que l’autre ne posséderait que trop peu semble un argument bien faible, ne valant guère mieux que l’oppression qui suscitât une telle révolte. 

Etre intuitive, maigre compensation qui désigne en creux le (mâle) dont on ne voudrait plus souffrir, par peur ou par paresse : penser par soi-même, enfin … ! On s’étonnera de trouver, dans le prolongement du constructivisme post-moderne, des « épistémologues féministes » (?!) qui ne pensent plus que « la connaissance reflète de façon neutre et transparente une réalité qui existerait indépendamment d’elle » mais que « la connaissance est toujours située », reflétant « la position de ceux qui la produisent » (cité par Paul Boghossian dans La peur du savoir, p.9). Y a-t-il besoin d’être femme ou féministe pour prôner une théorie relativiste vieille de 2500 ans ? D’une vérité située on fait ici une vérité sexuée, alors que la nature des choses et les preuves épistémiques se moquent bien du genre, de l’âge, de l’orientation religieuse, politique, ou de la couleur de peau des participants …

Il ne s’agit donc pas, en démystifiant ce genre de propos,  de chercher sur un mode revanchard à compenser encore une fois quelque perte ou quelque soumission antérieure ou présente, considérant que ceux ou celles qui se sont soumis doivent désormais soumettre les autres (comme ce fut souvent le cas dans l’histoire, par un mouvement de levier compensatoire).

Le mieux serait encore de ne pas avoir à en parler, de ne pas avoir à réclamer les restes de nourritures spirituelles, quelque os émotionnel à ronger en échange d’une considération toute relative. Le mieux serait encore de pouvoir penser sans avoir à  faire la preuve qu’on le peut, de ne rien voir en l’autre qu’un être sensible et pensant …

De l’intuition féminine ? Non merci, « on » n’en veut pas, pas plus d’ailleurs que de n’importe quel compliment, qui, tel un piédestal ou un tapis rouge, isolerait tout autant qu’il nous élève.

Homme ou femme, n’est-ce pas précisément le rêve de toute être humain : ne jamais rien devoir à personne, ne devoir ce que l’on sent et ce que l’on sait qu’à ce que nous avons fait de ce que la vie a fait de nous, plutôt qu’au genre ou à la classe ou à quelque autre miroir déformant censés nous définir malgré nous ?

Cela n’est pas sans rappeler, d’ailleurs, la fameuse tirade du  « non merci » de Cyrano, qui mieux que tout autre savait faire de sublimes vers et de vrais compliments, même si il les faisait dans l’ombre d’un autre :

Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
Non, merci ! D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh ! pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François » ?…
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci !

Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

CYRANO de BERGERAC, E. Rostand

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